French Translations of Rachel’s Emails
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-RachelsWords.org
20 février 2003
Maman,
Aujourd’hui l’armée israélienne a creusé des tranchées dans la route pour Gaza et
deux des principaux checkpoints sont fermés. Ce qui signifie que les Palestiniens qui
veulent aller s’inscrire pour le nouveau trimestre à l’université ne le peuvent pas. Les
gens ne peuvent pas se rendre à leur travail et ceux qui sont piégés de l’autre côté ne
peuvent pas revenir chez eux ; et les internationaux, qui ont une rencontre en
Cisjordanie, ne pourront pas y assister. Nous pourrions probablement y arriver si nous
utilisions notre privilège de personne blanche internationale, mais ceci nous ferait
courir le risque d’être arrêtés et déportés, alors qu’aucun d’entre nous n’a commis
d’action illégale. La bande de Gaza est maintenant divisée en trois. On parle de la «
réoccupation de Gaza », mais je crois que ça n’arrivera pas car je crois que ce serait
géopolitiquement stupide de la part d’Israël de le faire maintenant. Je crois que ce qui
est le plus probable c’est une augmentation des petites incursions échappant au radar de
l’indignation internationale et peut-être le fameux « transfert de population ».Je reste
amarrée à Rafah pour le moment, sans projet d’aller vers le nord. Je crois être
relativement en sécurité et je crois que le risque le plus probable en cas d’une
incursion à grande échelle est l’arrestation. Un mouvement de réoccupation de Gaza
générerait un beaucoup plus grand tollé de protestations que des
assassinats-pendant-les-négociations-de-paix et la stratégie de vol de terres de Sharon,
qui marche très bien maintenant pour créer de nouvelles colonies un peu partout,
éliminant lentement mais sûrement toute possibilité sérieuse d’autodétermination
palestinienne. Tu sais que j’ai tout un tas de bien gentils Palestiniens qui s’occupent
de moi. J’ai une petite grippe et on m’a donné des très bons jus de citron pour me
soigner. La femme qui garde la clé du puits où nous dormons toujours me demande
continuellement de tes nouvelles. Elle ne parle pas un mot d”anglais mais elle demande
bien souvent des nouvelles de ma maman et elle veut être sûre que je t’appelle. Bises à
toi, à papa, à Sarah, à Chris et à tous.
Rachel
27 février 2003
(à sa mère)
Je t’aime. Tu me manques vraiment ; J’ai de mauvais cauchemars, avec des tanks et des
bulldozers autour de la maison et toi et moi à l’intérieur. Parfois l’adrénaline joue
comme un anesthésique pendant des semaines et alors le soir ou dans la nuit ça m’atteint
de nouveau, un petit morceau de la situation. J’ai vraiment peur pour les gens d’ici.
Hier je regardais un père conduire par la main ses deux petits enfants dehors, en plein
dans le champ de vision des tanks, d’une tour de tireur, des bulldozers et des Jeeps
parce qu’il pensait que sa maison allait être dynamitée. Jenny et moi sommes restées à la
maison avec plusieurs femmes et deux tout petits bébés. C’est à cause d’une erreur de
traduction que nous avons faite qu’il a cru que c’était que c’était sa maison qui allait
être dynamitée. En fait, l’armée israélienne était en train de faire exploser un engin au
sol, par très loin, un engin qui été probablement placé par la résistance palestinienne.
C’est dans ce secteur que dimanche environ 150 hommes ont été regroupés et maintenus hors
du camp sous la menace des fusils au-dessus de leur tête et tout autour d’eux, tandis que
les tanks et les bulldozers détruisaient 25 serres - le gagne-pain de 300 personnes.
L’explosif se trouvait juste en face des serres - juste au point d’entrée des tanks qui
pouvaient revenir de nouveau. J’étais terrifiée à l’idée que cet homme croyait qu’il
courait moins de risque à marcher dehors dans la visée des tanks avec ses enfants que
s’il était resté chez lui. J’étais absolument effrayée à l’idée qu’ils pourraient être
abattus et j’ai essayé me tenir entre eux et le tank. Ca arrive tous les jours, mais ce
père-là marchant dehors avec ses deux petits, et paraissant terriblement triste, a
simplement attiré plus mon attention , à cet instant particulier, probablement parce que
j’étais consciente que c’était notre problème de traduction qui l’avait poussé à sortir.
J’ai beaucoup réfléchi à propos de ce que tu as dit sur la violence palestinienne qui
n’aide pas la situation. Six mille travailleurs de Rafah travaillaient en Israël il y a
deux ans. Maintenant il n’y en a plus que six cents. Sur ces six cents, beaucoup ont
déménagé parce que les trois check points entre ici et Ashkelon (la ville la plus proche
en Israël) font qu’au lieu de 40 minutes de trajet c’est devenu maintenant un voyage de
douze heures ou alors impossible. De plus ce que Rafah considérait en 1999 comme ses
sources de croissance économique est complètement détruit - l’aéroport international de
Gaza (pistes détruites, totalement fermé) ; les frontières pour le commerce avec l’Egypte
(maintenant il y a une tour israélienne de tireurs d’élite au beau milieu du passage) ;
l’accès à la mer (complètement barré au cours des deux dernières années par un check
point et la colonie Gush Katif). Le nombre de maisons détruites à Rafah depuis le début
de l’intifada tourne autour de 600 et un grand nombre de gens n’ont pas de lien avec la
résistance mais se trouvent vivre près de la frontière. Je crois qu’on peut dire
officiellement maintenant que Rafah est l’endroit le plus pauvre du monde. Il y avait une
classe moyenne ici - récemment. Nous recevons aussi des témoignages que dans le passé des
cargaisons de fleurs gazaouites à destination de l’Europe ont été retardées pendant des
semaines au passage d’Erez pour inspections de sécurité. Tu imagines sans mal la valeur
de fleurs coupées vieilles de deux semaines pour le marché européen, si bien que ce
marché s’est tari. Et alors les bulldozers arrivent et enlèvent aux gens les jardins et
les vergers. Qu’est-ce qui reste aux gens ? Dis-moi si tu as une réponse. Moi pas. Si
chacun de nous voyait sa vie et son bien-être complètement entravés, vivait avec ses
enfants dans un endroit réduit où nous saurions, de notre expérience antérieure, que les
soldats, les tanks et les bulldozers peuvent arriver n’importe quand et détruire toutes
les serres que nous avons cultivées depuis si longtemps, et faisait cela tandis que
certains d’entre nous seraient battus et tenus en captivité avec 149 autres personnes
pendant des heures - penses-tu que nous pourrions essayer d’utiliser des moyens quelque
peu violents pour protéger le peu de miettes qui nous resteraient ? J’y pense surtout
quand je vois les vergers, les serres et les arbres fruitiers détruits - juste des années
de soins et de culture. Je pense à vous et combien c’est long de faire pousser les choses
et quel travail d’amour cela représente. Je crois vraiment que dans une situation
similaire la plupart des gens se défendraient du mieux qu’ils le pourraient. Je pense
qu’oncle Graig le ferait. Je pense que grand-mère aussi le ferait. Je pense que je le
ferais. Tu me demandes de parler de la résistance non violente. Quand cet engin a explosé
hier il a détruit toutes les fenêtres de la maison familiale. On était en train de me
servir du thé et j’allais jouer avec les deux petits bébés. J’ai eu des temps difficiles
jusqu’à présent. J’ai très mal au ventre à force d’être tout le temps adorée, très
gentiment, par des gens qui regardent la mort en face. Je sais que depuis les États-Unis,
tout paraît hyperbolique. Honnêtement, la plupart du temps, la gentillesse absolue des
gens ici, en même temps que la preuve écrasante de la destruction délibérée de leur vie,
fait que tout me paraît irréel. Je ne peux pas croire que des choses comme celles-là
puissent arriver dans le monde sans provoquer une clameur générale. Cela me blesse
encore, comme cela m’a blessée dans le passé, d’être le témoin de ce que nous laissons
faire d’abominable au monde. J’ai l’impression après t’avoir parlé que peut-être tu ne
m’a pas cru complètement. Je pense après tout que c’est bien si c’est ça, parce que je
mets au dessus de tout l’importance de l’esprit critique indépendant. Et je réalise aussi
qu’avec toi je suis beaucoup moins prudente que d’habitude pour essayer de justifier mes
affirmations. Un tas de raisons pour ca c’est que je sais que tu travailles à ta propre
recherche. Mais cela m’inquiète à propos du travail que je fais. Toutes les situations
que j’ai essayé d’énumérer ci-dessus et un tas d’autres choses - constituent quelques
chose de graduel - souvent caché mais néanmoins massif - suppression et destruction de la
capacité d’un groupe particulier de gens à survivre. C’est ce à quoi j’assiste ici. Les
assassinats, les attaques à la rocket, les meurtres d’enfants par les armes, sont des
atrocités - mais en me focalisant sur eux je suis terrifiée à l’idée d’oublier le
contexte. La grande majorité des gens ici, même s’ils ont les moyens économiques de
s’échapper, même s’ils voulaient réellement abandonner la résistance sur leur terre et
simplement s’en aller (ce qui paraît être, peut-être, le but le moins abominable de
Sharon) ne peuvent pas partir. Parce qu’ils ne peuvent même pas aller en Israël faire une
demande de visa, et parce que leurs pays de destination ne les laisseront pas entrer (ni
notre pays et ni les pays arabes.) C’est pourquoi je pense que quand tous les moyens de
survivre tiennent dans un mouchoir de poche (Gaza) d’où les gens ne peuvent sortir, je
pense qu’on peut parler de génocide. Peut-être tu peux vérifier la définition du génocide
selon la loi internationale. Je ne l’ai pas en tête dans l’immédiat. Je vais faire mieux
en illustrant cela, j’espère. Je n’aime pas utiliser ces mots chargés. Je crois que tu le
sais. Je pèse mes mots. J’essaie vraiment d’illustrer et de laisser les gens tirer leurs
propres conclusion. Et pourtant je suis en train de discourir.
Je veux juste écrire à Maman et lui dire que je suis le témoin de ce génocide chronique,
et insidieux et que je suis vraiment effrayée, et que je n’arrête pas de m’interroger sur
ma croyance fondamentale dans la bonté de la nature humaine. Cela doit cesser. Je pense
que c’est une bonne idée pour nous tous de tout lâcher et de consacrer nos vies à faire
stopper tout ça. Je ne pense pas que ce soit extrémiste non plus. Je veux toujours danser
autour de Pat Benatar et avoir des petits amis et faire le clown pour mes collègues. Mais
je veux aussi que tout cela cesse. Incrédulité et horreur, c’est ce que je ressens.
Déception. Je suis déçue que ce soit l’ignoble réalité de notre monde et que nous, en
fait, y participions. Ce n’est pas du tout ce que je voulais quand je suis venue au
monde. Ce n’est pas du tout ce que les gens d’ici demandaient quand ils sont venus au
monde. Ce n’est pas le monde dans lequel toi et Papa vouliez me voir venir quand vous
avez décidé de m’avoir. Ce n’est pas ce que je voulais dire quand je regardais Capital
Lake et que je disais « Voilà le vaste monde et j’y arrive ». Je ne voulais pas dire que
j’étais en train d’arriver dans un monde où j’aurais pu vivre une vie confortable et
peut-être sans aucun effort, exister dans la plus parfaite inconscience de ma
participation au génocide. Encore de grosses explosions quelque part, dehors. Quand je
rentrerai de Palestine, j’aurai probablement des cauchemars et me sentirai constamment
coupable de n’être pas là, mais je peux canaliser ça dans plus de travail. Être venue ici
est l’une des meilleurs choses que j’ai jamais faites. Aussi quand je parais cinglée, ou
si l’armée israélienne rompait avec sa tendance raciste de ne pas blesser les blancs,
s’il te plaît imputes-en honnêtement la raison au fait que je suis au milieu d’un
génocide que je soutiens aussi indirectement, et dont mon gouvernement est largement
responsable. Je t’aime ainsi que Papa. Désolée pour cette diatribe. OK, un drôle de type
à côté de moi viens de me donner des petits pois aussi il faut que je mange et que je les
remercie.
28 février 2003
Merci, Maman,
Pour ta réponse a mon dernier email. Ca m’aide réellement d’avoir des
nouvelles de vous et des autres gens qui se soucient de moi. Après t’avoir écrit, j’ai
été séparée de mon groupe pendant dix heures, que j’ai passées sur le front à Hi Salam
avec une famille , qui a un câble de TV - et ²qui m’a offert à diner. Les deux pièces de
l’entrée sont inutilisables à cause des tirs d’obus qui ont transpercé les murs, si bien
que toute la famille - trois enfants et deux parents - dort dans la chambre des parents .
J’ai dormi sur le sol, près de la plus jeune fille, Iman, et nous avons partagé les
couvertures. J’ai un peu aidé le fils a faire ses devoirs en anglais, et nous avons tous
regardé Pet Semetery, qui est un film d’horreur. Je pense qu’ils ont tous pensé que
c’était plutôt drôle de voir combien j’ai eu de difficulté à le voir. Vendredi c’est le
jour férié, et quand je me suis réveillée, ils regardaient Gummy Bears, doublé en arabe.
J’ai donc déjeuné avec eux et suis restée assise un moment, heureuse sur ce gros tas de
couvertures en train de regarder ce qui me rappelait les dessins animés du samedi. Puis
j’ai marché vers B’razil, où vivent Nidal, Mansur, Grand-mère et Rafat et toute la grande
famille qui m’a adoptée de tout son cour. (L’autre jour, Grand-mère m’a donné à lire une
bande dessinée en arabe à propos des fumeurs, en désignant son châle noir du doigt. J’ai
demandé à Nidal de lui dire que ma mère serait heureuse de savoir que quelqu’un m’a donné
à lire comment la fumée encrasse mes poumons). J’ai rencontré leur belle-sour, en visite
du camp de Nusserat, et j’ai joué avec son bébé. L’anglais de Nidal devient meilleur
chaque jour. Il est le seul à m’appeler « ma sour ». Il a commencé à apprendre à
Grand-mère à dire « Hello, how are you ? » en anglais. On entend toujours les tanks et
les bulldozers, tout près, mais tous ces gens sont très fraternels entre eux, et avec
moi. Quand je suis avec des amis palestiniens, j’ai tendance à être quelque peu moins
horrifiée que lorsque j’essaie d’agir dans le rôle d’observateur des droits humains, de
reporter ou de résistant. Ils sont un bon exemple de comment se comporter sur la longue
route. Je sais que cette situation leur arrive à différents niveaux (et qu’elle peut
finalement les écraser), mais je suis cependant stupéfaite de leur force à préserver
autant de leur humanité - rire, générosité, temps familial - dans les conditions
horribles de leurs vies, avec la présence continue de la mort. Je me sens beaucoup mieux
après cette matinée. J’ai passé beaucoup de temps à écrire ma déception de découvrir,
parfois pour la première fois, le mal dont nous sommes toujours capables. Je devrais au
moins mentionner que je découvre aussi la force et la capacité de l’homme à rester humain
dans les circonstances les plus désespérées - que je n’avais jamais affrontées
auparavant. Je crois que le mot est dignité. Je voudrais que vous rencontriez ces
personnes. Peut-être, avec un peu de chance, vous le ferez un jour.
Rachel

